• 5 sept.

ÉDITO : PETER LINDBERGH : CE QUE SON ASSISTANT A VRAIMENT DIT

J’ai reçu ce commentaire sous une vidéo consacrée à l’optimisation d’exposition à +1,33 IL. Je le reproduis exactement, parce que ce qui m’intéresse ici est autant son raisonnement que la manière dont il construit son argument :

« Je viens d'écouter une video sur Peter Lindbergh, son assistant dit qu'il aimait sous exposer, et qu'il se fier à l'image sur le boitier. Son assistant avait beau lui expliquer qu'il ne fallait pas faire comme ça, il s'en moquait. Voilà je pense que ça relativise un peu toute cette folie autour des 1,33IL. C'est peut être un truc théorique, mais concrètement c'est pas ça qui fera une bonne photo ni la couverture de Vogue US. »

Lorsque j’ai reçu ce commentaire, je ne savais pas à quelle vidéo il faisait référence. Depuis, j’ai cherché. Et ce que j’ai trouvé permet maintenant de confronter très précisément ce qu’il raconte aux faits.

La vérité concernant Peter Lindbergh et la mesure

La source à laquelle le commentateur semble faire référence est une interview de Stefan Rappo, qui a été le premier assistant de Peter Lindbergh pendant huit ans.

Empara rapporte ainsi les propos de Stefan Rappo :

« Stefan Rappo, ancien 1er assistant de Peter Lindbergh, nous confirmait que le maître lui-même se passait de flashmètre dans la majorité de son travail. »

Il faut immédiatement distinguer deux sujets : la mesure de l’exposition au posemètre et l’optimisation d’exposition à +1,33 IL. Ce que l’on peut documenter concernant Peter Lindbergh porte ici sur la mesure. Cela ne signifie évidemment pas qu’il pratiquait l’optimisation à +1,33 IL.

La photo ci-dessous est extraite de Peter Lindbergh, Carnet de route. Elle montre un shooting de Milla Jovovich en lumière naturelle. On y voit très clairement son assistant effectuer une mesure incidente au posemètre directement au niveau du visage de Milla Jovovich.

Le reportage de Die Welt consacré à ce même shooting apporte une précision supplémentaire importante : la journaliste présente sur place indique que l’assistant revient à plusieurs reprises placer le posemètre contre la joue de Milla Jovovich.

Il ne s’agit donc pas d’une mesure isolée faite une fois au début du shooting. La lumière est mesurée et remesurée pendant la séance. À ce niveau de production, c’est l’assistant qui effectue cette mesure. Et si elle est répétée, c’est évidemment que la valeur obtenue sert à déterminer ou à vérifier l’exposition utilisée pour les prises de vue. Sinon, mesurer ne servirait strictement à rien.

Cela permet d’établir une chose très précisément : sur ce shooting, la mesure de l’exposition au posemètre fait bien partie du processus de prise de vue de Peter Lindbergh. Cela ne dit encore absolument rien de l’optimisation à +1,33 IL.

Ce que le commentateur fait réellement dire à Stefan Rappo

Le commentaire commence ainsi : « son assistant dit qu'il aimait sous exposer ».

Premier mensonge dans la restitution des propos.

Ce qu’Empara rapporte, c’est que Peter Lindbergh « se passait de flashmètre dans la majorité de son travail ».

Il ne dit pas qu’il « aimait sous-exposer ».

Et surtout, Empara parle ici de flashmètre. Rien dans cette formulation ne dit que Peter Lindbergh se passait de posemètre.

Non seulement rien ne le dit, mais la photo reproduite plus haut montre précisément son assistant effectuer une mesure incidente au posemètre sur Milla Jovovich, en lumière naturelle. Le reportage de Die Welt précise même que cette mesure est répétée à plusieurs reprises pendant le shooting.

Le commentateur transforme donc une information très précise sur l’usage du flashmètre en une affirmation beaucoup plus large sur la manière dont Peter Lindbergh exposait ses images et sur son rapport à la mesure. Ce n’est pas la même chose.

Il poursuit : « et qu'il se fier à l'image sur le boitier ».

Là encore, cette affirmation ne figure pas dans la formulation publiée par Empara. Surtout, la photo présentée juste au-dessus montre que, sur le shooting de Milla Jovovich, la lumière est effectivement mesurée au posemètre, et le témoignage de Die Welt indique que cette mesure est renouvelée plusieurs fois.

Regarder une image de contrôle sur le boîtier est une chose. Affirmer que Peter Lindbergh se fiait à cette image pour déterminer son exposition en est une autre. Or nous avons précisément sous les yeux une mesure de l’exposition effectuée pendant le shooting.

Le commentaire continue : « Son assistant avait beau lui expliquer qu'il ne fallait pas faire comme ça ».

Je n’ai retrouvé cette affirmation nulle part dans les éléments publiés attribués à Stefan Rappo. Le commentateur construit ici une scène entière : l’assistant expliquerait à Peter Lindbergh qu’il ne faut pas travailler ainsi, Lindbergh refuserait son conseil, et cette opposition deviendrait ensuite un argument contre la mesure et l’optimisation.

Puis vient : « il s'en moquait ».

Même problème. Je n’ai retrouvé aucune formulation publiée dans laquelle Stefan Rappo affirme que Peter Lindbergh « s’en moquait ». Et cela cadre particulièrement mal avec ce que l’on voit effectivement : son équipe prend suffisamment la mesure au sérieux pour venir mesurer et remesurer la lumière pendant le shooting.

Nous avons donc quatre éléments successifs : Peter Lindbergh « aimait sous-exposer », il « se fiait à l’image sur le boîtier », son assistant lui expliquait « qu’il ne fallait pas faire comme ça », et Peter Lindbergh « s’en moquait ».

Ce n’est pas le propos publié que l’on retrouve de Stefan Rappo. Si c’est bien cette interview que le commentateur prétend rapporter, il ne la résume pas : il construit une autre histoire.

Et maintenant, quel rapport avec l’optimisation à +1,33 IL ?

C’est seulement à ce moment-là que l’on peut revenir au véritable sujet de ma vidéo.

Le fait que l’équipe de Peter Lindbergh mesure l’exposition au posemètre ne signifie pas qu’elle pratiquait l’optimisation à +1,33 IL. Mesurer l’exposition et optimiser l’exposition ne sont pas la même chose.

L’optimisation à +1,33 IL répond à une question technique précise : augmenter la quantité de lumière reçue par le capteur afin d’augmenter la quantité de signal enregistrée, sans écrêter les informations que l’on souhaite conserver.

Pourtant, après avoir construit toute cette histoire autour de Peter Lindbergh, le commentateur conclut : « Voilà je pense que ça relativise un peu toute cette folie autour des 1,33IL. »

Non. Cela ne relativise absolument rien.

J’ai commencé à mettre au point ma méthode d’optimisation d’exposition à +1,33 IL à partir de 2006, avant de l’enseigner à partir de 2010. Je n’ai jamais eu l’honneur de rencontrer Peter Lindbergh et je ne lui ai donc jamais enseigné cette méthode. Il est extrêmement probable qu’il n’en ait jamais entendu parler.

On ne peut donc pas utiliser la manière de travailler de Peter Lindbergh comme réfutation d’une méthode qu’il ne connaissait vraisemblablement pas. Et quand bien même il l’aurait connue et aurait choisi de ne pas l’utiliser, cela ne modifierait en rien sa validité technique.

Le commentaire ajoute ensuite : « C'est peut être un truc théorique ».

À +1,33 IL, on fait parvenir environ 2,5 fois plus de lumière au capteur et l’on obtient donc environ 2,5 fois plus de signal. On peut décider de ne pas optimiser. On peut préférer une autre manière de travailler. Mais cela n’en fait pas un « truc théorique ».

Une bonne photo et Vogue US : encore autre chose

Le commentaire poursuit : « concrètement c'est pas ça qui fera une bonne photo ».

Bien sûr que non. Personne n’a jamais prétendu le contraire.

La mesure de l’exposition sert à déterminer l’exposition. L’optimisation sert à optimiser la quantité de signal enregistrée. Ni l’une ni l’autre n’a jamais eu pour fonction de garantir une bonne photographie.

Faire correctement la mise au point ne garantit pas une bonne photographie. Utiliser une excellente optique non plus. Cela ne rend pourtant ni la mise au point ni une bonne optique inutiles.

Puis arrive : « ni la couverture de Vogue US ».

Et nous sommes cette fois dans l’argument d’autorité pur. Peter Lindbergh a réalisé des couvertures de Vogue US. Mais une couverture de Vogue US n’est pas une unité de mesure du signal.

Son talent, son regard, sa culture photographique, sa direction du modèle, sa lumière, ses équipes et la puissance de ses images expliquent sa carrière. Cela ne change rien aux principes physiques qui régissent la quantité de lumière reçue et la quantité de signal enregistrée.

Pourquoi venir mentir dans les commentaires d’une chaîne YouTube ?

C’est finalement ce qui m’interroge le plus.

Quel intérêt peut avoir quelqu’un à venir sous une vidéo pour attribuer à l’assistant de Peter Lindbergh des propos qui ne correspondent pas à ceux que l’on retrouve publiquement ?

Pourquoi transformer « il se passait de flashmètre dans la majorité de son travail » en « il aimait sous-exposer » ? Pourquoi ajouter qu’il se fiait à l’image de son boîtier ? Pourquoi construire une scène dans laquelle son assistant lui expliquerait qu’il ne faut pas travailler ainsi ? Pourquoi ajouter enfin que Lindbergh « s’en moquait » ?

Pour produire quel effet ? Pour donner davantage de poids à son désaccord ? Pour utiliser le nom de Peter Lindbergh comme argument d’autorité ? Pour faire croire aux personnes qui liront le commentaire qu’un photographe de cette importance considérait la mesure et l’exposition comme sans intérêt, puis utiliser ce récit pour attaquer l’optimisation à +1,33 IL ?

Je ne peux évidemment pas connaître ses motivations. Mais il y a une différence entre se tromper sur un détail et ajouter successivement plusieurs éléments qui vont tous exactement dans le sens de l’argument que l’on veut construire.

C’est également ainsi que commence le rabbit hole. On part d’une question technique précise concernant l’optimisation du signal, puis on parle de Peter Lindbergh, de son assistant, d’une prétendue sous-exposition, d’un photographe qui se moquerait de la mesure, puis de Vogue US. Et à la fin, la question de départ a complètement disparu derrière une histoire qui, une fois vérifiée, ne correspond même plus à la source invoquée.

Pendant longtemps, j’ai trop souvent accepté d’entrer dans ce genre de discussion parce que je voulais expliquer et démontrer.

Avec l’expérience, j’ai compris une chose beaucoup plus simple : savoir répondre ne signifie pas qu’il faut répondre.

Quelqu’un qui veut comprendre mérite toutes les explications nécessaires. Quelqu’un qui vient mentir pour fabriquer un argument, non.

Références

  • Stefan Rappo / Empara — mars 2026 : entretien avec Stefan Rappo, premier assistant de Peter Lindbergh pendant huit ans, et publication d’Empara indiquant que Lindbergh « se passait de flashmètre dans la majorité de son travail ».

  • Peter Lindbergh, Carnet de route — Jean-Michel Vecchiet : documentaire dont est extraite la photo reproduite dans cet article, montrant la mesure incidente au posemètre sur Milla Jovovich pendant le shooting en lumière naturelle.

  • Inga Griese — Die Welt, « Der Mann, der die Frauen macht », 15 mars 2003 : reportage réalisé sur ce même shooting, décrivant l’assistant revenant à plusieurs reprises placer le posemètre contre la joue de Milla Jovovich.